
Qu’est-ce que la convivialité ?
Au sens premier et courant du terme, voici la définition de la convivialité, mot créé par Brillat-Savarin (oui comme le fromage) au XIXe siècle :
« Le plaisir de vivre ensemble, de chercher des équilibres nécessaires à établir une bonne communication, un échange sincèrement amical autour d’une table. La convivialité correspond au processus par lequel on développe et assume son rôle de convive, ceci s’associant toujours au partage alimentaire, se superposant à la commensalité. »
La commensalité désigne le fait de partager la table. On est donc bien dans ce qu’on imagine spontanément : un moment sympa autour d’une table 🙂
Dans cet article, on veut vous parler d’une convivialité un peu différente, au sens d’Ivan Illich. Ivan Illich est un prêtre, philosophe, penseur de l’écologie et grand critique de la société industrielle. Il nous parle donc de convivialité, et d’outil convivial, dans le cadre de cette critique.
Mais qu’est-ce qu’un outil convivial au sens d’Illich ?
Pour être qualifié de convivial, un outil doit réunir 3 critères :
- il ne doit pas dégrader l’autonomie personnelle en se rendant indispensable ;
- il ne suscite ni esclave, ni maître ;
- il élargit le rayon d’action personnel.
C’est ce qu’on a retranscrit avec d’autres termes dans notre infographie :
- il augmente le pouvoir d’agir (ce qui reprend le rayon d’action) ;
- il augmente l’autonomie (ce qui reprend les 2 premiers critères) ;
- il peut être utilisé dans plusieurs contextes (ce qui induit les 3 critères précédents).
Une autre manière de définir la convivialité est d’opposer autonomie (qui vient étymologiquement de « qui se régit par ses propres lois ») avec hétéronomie (se voir imposer les lois d’autres). La convivialité penche plus du côté autonomie, là où la société et ses outils nous entraînent souvent vers l’hétéronomie.
Quelques exemples de convivialité
Pour illustrer notre propos, voici quelques exemples. Gardez une chose en tête, l’outil est toujours convivial à un certain niveau. Il s’agit d’un continuum, il n’y a pas d’outil parfait à tous points de vue !

Robot de cuisine VS casserole et couteau
Pour notre infographie nous sommes partis sur un exemple culinaire. On voit bien que le robot culinaire augmente notre pouvoir d’action (ce qui est très bien). Dans le même temps, on peut assez vite devenir « esclave » du robot cuisinier, si c’est notre seule manière de faire la cuisine. Il nous impose la recette à suivre, les ingrédients à acheter… et donc ses propres lois. Nous sommes dans une situation d’hétéronomie. Au contraire, on développe plus notre autonomie en apprenant à cuisiner avec des instruments simples et des familles de recettes, plutôt que de recettes très précises. Au passage, on tient à signaler ce bijou d’autonomisation : Le Manuel de la cuisine alternative, de Gilles Daveau.
Wix VS Yeswiki
Autre exemple, celui-ci dans le secteur informatique : avec quel outil créer un site web ? S’il n’y a pas d’outil convivial idéal, on peut imaginer un continuum. Celui-ci va d’un outil très verrouillé, du type Wix ou Canva, à un outil très ouvert du type YesWiki (où tout le monde peut tout modifier en double cliquant sur une page) en passant par un outil comme WordPress (où la modification et l’autonomie sont possibles mais demandent peut-être plus de compétences).
Un outil verrou ne veut pas dire qu’il est difficile à utiliser, c’est même souvent l’inverse ! Par contre, vous êtes tributaire de l’entreprise ou de la technologie qui gère la solution. Elle peut augmenter ses prix, capter vos données, fermer le service, ou vous rendre difficile, voire impossible la migration vers un autre service.
Voiture VS vélo
Dernier exemple dans le secteur des transports : entre le vélo et la voiture, quel outil vous semble le plus convivial ? Si on reprend nos 3 critères, la voiture semble élargir notre pouvoir d’agir de manière plus importante que le vélo. D’abord, concernant l’autonomie, il est plus facile de prendre en main la réparation de son vélo que de sa voiture (on parle parfois même de vélotonomie 🙂 ). Si on regarde l’usage dans différents contextes, le vélo nous semble plus polyvalent également. On peut, par exemple, bidouiller son vélo pour en faire une machine à laver ou recharger son smartphone. Difficile de faire autre chose de sa voiture. Le vélo nous semble donc finalement plus convivial au sens d’Illich !
Il est d’ailleurs instructif de lire le travail d’Ivan Illich sur le sujet. Il compare les vitesses moyennes de ces deux moyens de transport en intégrant le temps passé pour les payer (achat, entretien, essence…). Son résultat est paradoxal : la voiture est plus lente que le vélo 🙂
Et pour reprendre notre continuum, dans les deux cas, la version mécanique est plus conviviale que son alternative électrique. Sur un critère de réparabilité, d’entretien, ou de contexte d’usage, le vélo musculaire est plus convivial que le vélo électrique. De la même manière, la vieille 2 CV, où l’on peut mettre les mains sous le capot, est plus conviviale que nos voitures actuelles truffées d’électroniques.
La taille comme facteur de (non) convivialité ?
Dans les travaux d’Ivan Illich, la notion de convivialité intervient frontalement face de la notion de productivité. Il développe notamment un argumentaire selon lequel, dans une société industrielle, les institutions elles-mêmes (vues comme des outils au sens large) deviennent contre-productives. L’école uniformise au lieu d’émanciper, le système de transport immobilise au lieu de transporter, la médecine peut rendre malade, l’énergie peut mettre en danger, etc.
Développons l’exemple de l’école sur lequel il a écrit Une Société sans école (le sujet de ce podcast). Il critique l’uniformisation induite par l’institution École. À partir d’un certain moment, ayant le monopole de l’éducation, l’école peut avoir tendance à discriminer et exclure plutôt que de former. Son monopole permet à l’institution de décider seule de ce qu’il faut étudier ou pas, et de la manière d’enseigner. Il plaide donc pour une biodiversité de l’éducation (interprétation personnelle de notre part, le terme n’est pas de lui). Cela nous fait notamment penser aux différents combats et propositions menées par Philippe Meirieu ou Céline Alvarez dans l’éducation (autre interprétation personnelle, pas sûr qu’iels se revendiquent d’Ivan Illich :-))
Convivialité et autres notions
Au final, cette notion de convivialité recoupe quelques thématiques déjà évoquées dans nos précédentes infographies. Par sa critique de la productivité, on peut faire un lien avec la robustesse et la critique de la performance. Avec sa volonté d’avoir des citoyen·nes actif·ves qui mettent en place leurs propres manières de faire, on peut relier à la thématique des communs. Par sa volonté de ne créer ni esclave ni maître, on approche des outils lowtechs (on va bien finir par faire une infographie dessus :-).
On vous souhaite donc une année 2026 conviviale (au double sens de l’apéro et d’Illich). Si vous lisez cet article plus tard, on vous souhaite une journée remplie de convivialité 😉



Laisser un commentaire